25 Jan 2018

Des poussés vertes après le Printemps Arabe

De "protéger par la punition" à "protéger en impliquant les citoyens" : lisez plus sur la révolution pacifique qui change la conservation de la nature en Afrique du Nord

 Macaque Berbère, Algérie © Elzbieta Szulmajer
Macaque Berbère, Algérie © Elzbieta Szulmajer
By Shaun Hurrell

Notre relation avec la nature dépend de plus que la façon dont le vent souffle et les fleurs bourgeonnent. Par exemple, pendant des périodes de turbulences sociétales, la nature peut devenir un symbole de politique peu probable.

En Tunisie, Awatef Abiadh l’a vu se produire au cours du Printemps Arabe : "Le Système des aires protégées a été établi par le gouvernement sans aucune consultation avec les communautés locales", dit-elle. "Déclaré par la loi. Point final."

Par conséquent, pendant la révolution en Tunisie, les locaux ont leur rancœur contre un régime oppressif en dommages collatéraux. "Les habitants ont saccagé les parcs nationaux Ichkeul, Bouhedma et Chaambi, en tuant des espèces menacées comme l'oryx et la gazelle, et coupant de nombreux arbres par colère contre le gouvernement", se souvient-elle.

Pour Mlle Abiadh, cela a montré qu'il y avait incohérence entre les populations locales et la nature de la région, chose qui inspire aujourd'hui son travail pour le Fonds de Partenariat pour les Écosystèmes Critiques (CEPF), qui a investi le rassemblement des communautés locales autours de la conservation de la nature au cours des dernières cinq années.  

Pendant les manifestations, les aires protégées en Tunisie sont devenues le symbole improbable du régime et ont été saccagées.

"J'ai grandi à la campagne de Kairouan où j'ai appris mes premières leçons sur la nature", explique Mlle Abiadh. "Nous avions besoin d'utiliser et d'exploiter la nature pour gagner notre vie, mais nous l'aimions et la maintenions proche."

Mlle Abiadh a commencé une carrière d'enseignante à l’institut supérieure de sciences biologiques appliquées de Tunis. En 2007, elle a eu l’occasion de participer à une série d'enquêtes sur la faune dans les îles tunisiennes dans le cadre de l’initiative des petite îles méditerranéennes remplaçant son superviseur qui avait le mal de mer.

Le bénévolat, des expériences et une passion pour la conservation ont suivi, et aujourd'hui elle travaille comme responsable du programme CEPF pour le Hotspot Méditerranéen, en accordant des fonds aux projets et en accompagnant les Organisations non gouvernementales (ONG), locales et nationales dans leurs défis sociaux et environnementaux.

 «Depuis le démarrage du programme dans le ‘hotspot’, nous avons contribué à un changement de 180 degrés vers la conservation en impliquant les populations locales», dit-elle.

Le projet qu’elle tient le plus au cœur est dirigé par Notre Grand Bleu (NGB), un groupe local de passionnés de la nature et de plongeurs qui a émergé après le Printemps Arabe pour devenir une véritable ONG. Ils ont été financés par le CEPF pour protéger les tortues en impliquant les pêcheurs et les entreprises touristiques sur les îles Kuriat.

Les îles Kuriat ont une histoire d'espoir positive, où NGB a réussi à former le tout premier comité de co-gestion pour la conservation de la nature en Tunisie. Jamel Jrijer, NGB, a déclaré : «L'implication des locaux dans les activités de conservation leur donne un sentiment d'appartenance et crée un engagement pour de bonnes pratiques environnementales. »

Les îles Kuriat ont une histoire d’espoir : pour la première fois, une approche participative a été utilisée pour gérer une aire protégée en Afrique du Nord.

Avec 18 parties prenantes, y compris les instituts de gouvernement, de la recherche, du tourisme et de la pêche, NGB est sur le point de créer une aire marine protégée avec un accord unanime. Tandis que le Printemps Arabe a aidé à mobiliser les organisations de la société civile en Afrique du Nord, certaines organisations existaint bien déjà.

AREA-ED, en Algérie voisine, a été fondée en 1998 et a travaillé sur la création des parcs nationaux de Babor et Tadabort en utilisant une approche participative. Le parc protège un habitat crucial en haute altitude pour le sapin de Numidie endémique (en danger critique d'extinction), les macaques de Barbarie (en danger d'extinction), et  la sitelle Kabyle Sitta ledanti (en danger d'extinction)-- des espèces en danger d’extinction qui sont menacées par les incendies, l'exploitation forestière illégale et le surpâturage.

Un projet de CEPF en 2014 a permis à AREA-ED de travailler de nouvelles façons. "Ces deux projets sont les premières fois qu'une approche participative a été utilisée pour créer des aires protégées en Afrique du Nord", explique Mlle Abiadh.

Une des leçons qui est ressortie des 106 subventions du CEPF en Méditerranée est que la conservation de la nature est un moyen puissant de rapprocher les personnes diverses, et que même passer dutemps dans la nature peut être transformateur pour certains.

C’est facile à  comprendre quand on voit les sourires qui accompagnent une émergence de tortues sur les îles Kuriat ; mais l’importance de tels projets ne pourrait être plus importante que dans un pays qui sort du chaos, en besoin de reconstruction : la Libye.

Il y a six ans encore, personne n’aurait pensé qu’une organisation environnementale puisse exister en Libye, et encore moins d’utiliser l’écotourisme comme moyen de conservation de la nature.

Mais depuis le Printemps Arabe et malgré l’instabilité qu’a créée la guerre civile de 2011, des ONG se sont formées et ont même réussi à recevoir des financements internationaux.

Ceci est en partie grâce à CEPF, le premier donateur à directement soutenir et financer une ONG environnementale locale en Libye depuis le début du Printemps Arabe.

 

Les nouvelles faces de la conservation en Afrique du Nord

Awatef Abiadh : Responsable de programme CEPF en Afrique du Nord; Ahmed Ghedira : Notre Grand Bleu, Tunisie; Mounir Bencharif : AREA-ED, Algérie; Abdelouahed Kaikai : AGIR, Maroc; Société Libanaise pour les Oiseaux, le premier groupe/club environnemental de Libye; Thouraya Ouhiba et Samia Amoura, Oxygen, Libye

 

Les pionniers de ce mouvement, dont une grande partie est formé par des femmes, sont pleins d'énergie et d'enthousiasme, et observent la nature de la Libye avec un nouvel espoir (et des jumelles !). Ils comprennent  des bénéficiaires du CEPF ; Libyan Society for Birds, qui ont organisé un voyage ornithologique pour les Scouts lors de la Journée Mondiale des Zones Humides et fait progresser les connaissances ornithologiques du pays, et le Libyan Wildlife Trust (LWT), qui introduisent l’ecotourisme dans leur pays.

Cependant, ces groupes manquent d’expérience : six ans ne suffisent pas pour définir les priorités de conservation d'un pays, surtout un dont les lois environnementales restent celles qui ont été définies par un dicateur impitoyable datant des années 1990.

Maintenant, avec plus de 51 projets d'échange du CEPF, les organisations de conservation en Moyen-Orient partagent leurs expériences avec les ONG libyennes, y compris l’association LWT et Oxygen, qui vise à créer des activités culturelles relatives à la nature à Alqarabolli. 

Le premier échange, en Jordanie en mai 2016, a été organisé par L’Association Charitable Sweimeh, une petite ONG locale sur les rives de la Mer Morte qui travaille avec les villageois pour conserver leur habitat naturel. "C'était un succès", a déclaré Thuraya Waheeba, de l’association Oxygen. "J'ai beaucoup appris sur la création d'ONG, l'écotourisme et le développement socio-économique intégré."

 

Pourquoi la Jordanie?

 

"Contrairement à la Libye", déclare Sharif Jbour, Chargé de projet CEPF pour le Moyen-Orient, "la société civile en Jordanie est mature, avec un mandat gouvernemental pour soutenir non seulement les grandes ONG mais aussi les groupes à plus petite échelle, opérant autour des sites naturels importants. Ce modèle est unique dans et au-delà de la région. "

De plus, il n'y a pas de barrière de  langue. Les ONG libyennes ont également visité des réserves naturelles gérées par la Société royale pour la conservation de la nature (RSCN, BirdLife en Jordanie), qui ont une politique d'emploi local à 100% et des ateliers d'artisanat naturel. «La biodiversité en Jordanie est riche et belle et a inspiré de nouvelles idées adaptées à nos conditions en Libye», explique Abdalnaser Binnayil, LWT. 

 

L'écotourisme en Libye?

 

Malgré un faible taux d'endémisme des espèces (4% uniques au pays), la Libye possède certainement de grands atouts naturels. Elle tient près de 200 km de côte méditerranéenne et une vaste région semi-aride menant au désert, sans oublier les récifs coralliens, les étangs, les marais salants et les vasières pour les oiseaux migrateurs. "L'écotourisme est une opportunité réaliste pour la Libye quand les conditions le permettent", déclare Abiadh.

Partout où les gens ont du temps libre, ils aiment profiter de la nature. En Tunisie, nous avons des projets d'écotourisme qui reçoivent encore beaucoup de visiteurs locaux, et de notre voisine l’Algérie."

Néanmoins, la vie en rose des ONG issues de la tourment politique et de guerres civiles en Afrique du Nord n’existe pas encore.La réalité est bien plus complexe, plus problématique, et la mobilité de la société civile n'est pas toujours positive (pensez : plus d'armes, terrorisme). Mais pour un mouvement encore débutant de conservation de la nature, le CEPF a semé les graines et les pousses vertes émergent.


Souscrire à la newsletter !

 

 

 


www.birdlife.org/cepf-med

 

Le Fonds de partenariat pour les écosystèmes critiques (CEPF) est une initiative conjointe de l’Agence Française de Développement (AFD), de Conservation International (CI), de l’Union Européenne, du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM), du gouvernement japonais, de la Fondation John D. et Catherine T. Mac-Arthur et de la Banque mondiale. 
L’un de ses objectifs fondamentaux est que la société civile s’engage dans la conservation de la biodiversité.
 
 
Le CEPF, c’est bien plus qu’un simple financeur :
Une équipe de mise en œuvre régionale (RIT) dévouée (coordinateurs experts de terrain) permettant de financer de toutes petites organisations sur les régions les plus importantes, d’aider à la construction de la société civile et de partager les leçons apprises et les meilleures pratiques. Dans le hotspot du bassin méditerranéen, le RIT est confié à BirdLife International et à ses représentants nationaux, la LPO et DOPPS.