7 Feb 2018

Le carnage de la chasse touristique actuellement légal en Tunisie

Une récente publication sur Facebook par Lebanese Hunting Club (en date du 10 janvier mais supprimée par la suite) a utilisé ces images horrifiques pour faire la publicité de voyages de chasse en Tunisie. Ces images ont choqué les internautes certes, mais le carnage qu’elles dépeignent est actuellement légal dans le pays.

By Claudia Feltrup-Azafzaf, Association « Les Amis des Oiseaux »

Largement retransmise par les organisations et activistes de la conservation des oiseaux, cette invitation des touristes à la tuerie démesurée d’oiseaux, a provoqué l’indignation et le dégoût des internautes qui en réponse font appel aux autorités tunisiennes pour éradiquer ces pratiques non durables. Soyons clairs, aussi horribles que soient ces images et quoi que l’on puisse penser du «Lebanese Hunting Club » et des chasseurs qui se font immortaliser sur ces photos, l’expédition de chasse qui a produit un tel carnage a été très probablement légale en Tunisie.

 

 La chasse touristique est permise et règlementée en Tunisie : les faits

 

Les chasseurs touristiques en Tunisie sont autorisés à abattre les sangliers, les chacals, les renards, les mangoustes, les genettes, et plusieurs espèces d’oiseaux. Pour cela, ils ont tout simplement besoin de faire la demande auprès d’une agence de voyage tunisienne pour organiser une expédition de chasse. Il leur est alors délivré un permis de chasse (valide pour une durée de 7 jours renouvelables) et un guide spécialisé leur est assigné.

En fonction du gibier qu’ils recherchent, les chasseurs peuvent également verser des frais à l’État tunisien. Ces frais peuvent varier de mille dinars (336 Euros) à  deux mille dinars (672 Euros) par chasseur en fonction du temps et de la durée de l’expédition. Il est également permis à chaque chasseur d’emporter 350 munitions.

 

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Carnage sans limites

 

Aucun quota n’a été fixé pour l’abattage des Grives (Turdidae) ou des Étourneaux (Sturnidae). En fait, c’est le cas pour plus de trente espèces d’oiseaux ‘chassables’ en Tunisie.  Les exceptions à cette règle sont la Perdrix gambra Alectoris Barbara et les membres de la famille des ptérocliformes, les Ptéroclididés. Pour ces espèces, chaque chasseur est restreint à respectivement 6 ou 10 abattages par jour.

 

Aucun quota n’a été fixé pour l’abattage des Grives ou des Étourneaux © J.J. Boujot

 

Mais revenons aux grives et aux étourneaux : les trois jours consécutifs durant lesquels un touriste est autorisé à chasser, il peut visiter jusqu’à trois gouvernorats (collectivités territoriales en Tunisie) sur les douze dans lesquels la chasse de ces oiseaux est permise. Il peut utiliser jusqu'à 350 cartouches de munitions. Et cela explique les piles d’oiseaux morts que vous voyez sur les photos publiées sur la page Facebook de Lebanese Hunting Club.

 

Que fait l’Association « Les Amis des Oiseaux » dans tout ça ?

 

L’Association "Les Amis des Oiseaux" (AAO – BirdLife en Tunisie) n’est pas restée les bras croisés face à cette situation. En sa qualité de membre permanent de la Commission consultative de la chasse et de la Conservation du Gibier (CCCCG), l’organe en charge de la révision annuelle de l’arrêté portant organisation de la chasse, l’Association milite depuis sa nomination en faveur de meilleures dispositions de cet arrêté.

À travers ses initiatives de sensibilisation et de plaidoyer, l’association a réussi à réduire le nombre d’espèces d’oiseaux chassables en Tunisie et à augmenter le nombre d’espèces sous protection spéciale.  Grâce au militantisme acharné de l’Association, certaines méthodes et techniques de chasse ont été interdites, et les périodes d’ouverture à la chasse ont été réduites. Et chaque année, l’AAO veille à ce que les sites les plus importants pour la conservation de l’avifaune en Tunisie restent fermés à la chasse.

Toutes ces mesures sont extrêmement impopulaires chez la plupart des chasseurs

Ces réalisations encourageantes sont en partie dues à la participation de l’AAO aux projets internationaux visant à rendre la chasse plus durable. Toutefois, plusieurs batailles sont encore à venir, au nombre desquelles l’introduction de quotas pour toutes les espèces d’oiseaux « chassables » de la Tunisie, la modification des périodes de chasse du Ganga, la réduction de la période durant laquelle les faucons femelles peuvent être conservés, et le retrait automatique de toute espèce d’oiseau déclarée menacée d’extinction au plan mondial, de la liste de chasse.

Toutes ces mesures sont extrêmement impopulaires auprès de la plupart des chasseurs et des autorités pour plusieurs raisons dont aucune n’est écologique. Dans la mesure où les associations de conservation sont largement minoritaires au sein de la Commission, l’Association ‘Les Amis des Oiseaux n’a pas encore réussi à réunir une majorité suffisante pour faire avancer ces mesures d’amélioration. En concertation avec nos partenaires nationaux et internationaux, nous envisageons une nouvelle stratégie afin d’assurer que les membres de la Commission CCCCG entendent raison.

 

Pas d’excuses

 

La Tunisie est signataire de plusieurs conventions internationales qui l’engagent à assurer la gestion durable et la conservation de la faune sauvage. Les autorités sont donc tenues d’introduire toutes les mesures jugées nécessaires pour réaliser ces objectifs. En l’absence d’une liste rouge nationale, elles doivent retirer de la liste de chasse tout oiseau appartenant à la catégorie « quasi-menacé » de la Liste Rouge de l’UICN. L’absence d’estimations exactes de la taille des populations ne saurait constituer un obstacle aux mesures sensées visant à contrecarrer l’impact dévastateur de la chasse sur les populations d’oiseaux de la Tunisie.