Europe and Central Asia

La nature ne dort jamais : ne laissons pas COVID19 tuer le Pacte vert pour l’Europe dans l'œuf

Par Ariel Brunner, Directeur général des politiques. Traduit de l'anglais par Jérémy Herry. Egalement disponible en allemand.

L'immédiateté de la crise provoquée par la pandémie suscite toute une série d'émotions allant de l'anxiété à la panique, la colère et même la confusion. Tout d’un coup, elle s'est emparée de la conscience et de l'attention de la planète et, comme le fait souvent la tragédie, semble davantage nous unir que nous séparer.

Une autre réaction que beaucoup d'entre nous éprouvent, pour faire face et donner un sens à tout cela, est de prendre du recul et de réfléchir - non pas pour diminuer l'urgence du drame qui se déroule sous nos yeux, mais pour essayer de retrouver un certain sens de perspective en se concentrant sur le rationnel.

Alors même que les images qui me viennent de Lombardie me font mal au cœur, et que je m'inquiète pour ma famille et mes amis, toute ma vie professionnelle et personnelle me poussent me tourner vers la science pour élaborer des politiques cohérentes afin d’offrir une réponse, une voie à suivre et de l'espoir.

La plupart de nos gouvernements et de nos dirigeants politiques réagissent, souvent trop lentement, en prenant les décisions nécessaires et très difficiles de nous confiner et de nous mettre en quarantaine, ainsi que de jeter dans la bataille les ressources logistiques et financières massives dont ils disposent. C'est ce qui doit être fait.

Mais en même temps, je ne peux m'empêcher de hisser le drapeau de la prudence. Souffrir d'un ennemi commun sur le moment n'enlève pas le cercle vicieux des forces rétrogrades conventionnelles du champ de bataille. Ne soyons pas naïfs face à la présence éternelle de profiteurs en temps de guerre.

La biodiversité est en danger : nous ne pouvons pas nous permettre de l’oublier

Dans mon coin, très modeste, où je tente d'améliorer le sort de l'humanité sur terre, je me concentre sur les ravages que nous lui avons infligés - comme l'illustrent au niveau le plus existentiel les crises jumelles du climat et de la biodiversité. L'Union européenne, la Commission, ainsi que les gouvernements du monde entier, ont pris conscience de cette situation. Au moment où la pandémie a frappé, ils étaient sur le point de prendre les mesures importantes qui s'imposaient pour inverser la témérité de notre comportement.

La présidente de la Commission, Mme von der Leyen, et les commissaires Timmermans et Sinkevičius ont donné la priorité à un "Pacte vert" pour l’Europe. Il s'agit d'une initiative sans précédent, essentielle à notre survie. Et, bien sûr, les forces de la société qui profitent du statu quo, qu'il s'agisse de l'agriculture ou de la pêche intensives, de l'industrie des énergies fossiles - qui poursuivent toutes leurs objectifs égoïstes de profit au dépens de la protection de la planète - ces forces se sont unies très rapidement pour saper, affaiblir et saboter les éléments du Pacte vert qui menacent leurs portefeuilles personnels.

Ouvrez l’œil - les profiteurs ne gaspillent jamais une bonne crise

Tout en déclarant leur engagement envers l'objectif commun de mettre fin à la crise climatique, ils ont travaillé sans relâche pour s'assurer que le Pacte vert ne soit rien d’autre que du greenwashing. Et maintenant, au milieu de la tragédie sanitaire que nous vivons, ils élèvent la voix pour demander l'abandon du Pacte vert pour se concentrer sur « la vraie crise », qu’ils exploitent pour réclamer à la fois des subventions supplémentaires et un congé des lois environnementales.

L'importante aide financière d'urgence que nous allons apporter, nous devons l'apporter à la société, pour soutenir les plus fragiles d'entre nous, les petits entrepreneurs, les travailleurs horaires, les petits agriculteurs et pêcheurs, les sans-abris et les malades. Cette aide ne doit pas être détournée par de puissants intérêts qui se nourrissent de la crise. Si nous devons augmenter leur soutien direct avec un soutien parallèle aux grandes entreprises qui sont également confrontées au Covid19, ce soutien doit être dispensé de manière transparente, avec des conditions telles que les employés, les clients et l'équité soient privilégiés, et qu’on ne s’occupe pas seulement de la valeur des actions et des résultats financiers. De la même façon, ce soutien doit aider les entreprises à s'orienter vers un avenir meilleur, et non les enfermer dans les erreurs du passé.

L'aide que nous, contribuables, allons apporter à l'économie doit être conforme aux principes et aux valeurs du Pacte vert, qui reste essentiel : le développement durable, la décarbonisation, l'économie circulaire, l'équité et la justice, la restauration et la préservation de nos écosystèmes. Il s’agit des piliers de notre survie, que nous devons renforcer dans notre lutte contre la pandémie. Cette pandémie passera, mais nos problèmes écologiques planétaires perdureront. Seul un ensemble de solutions intégrées et cohérentes aura un sens économique et moral.

La nature et les humains valent mieux que ça

Le Covid19 n'est pas sorti de nulle-part. Ce n'est pas une coïncidence si l'origine la plus probable de cette pandémie a été le commerce des espèces sauvages qui pousse tant d'espèces au bord du gouffre. Ces perturbations extraordinaires, qu'il s'agisse de pandémies, de changements climatiques ou d'extinctions, dans l'ordre soi-disant naturel des choses, sont en fait largement prévisibles, car la nature réagit et avance en réponse aux outrages et aux agressions que notre espèce lui impose avec nos appétits insatiables et nos instincts égoïstes. Alors même que nous sommes en deuil et pleurons ceux qui nous ont quitté, honorons-les par des choix plus sages. Faisons mieux, nous pouvons faire mieux, nous devons faire mieux.