8 Feb 2018

Quand “chasse touristique” rime avec “carnage”, Tunisie

Une publication récente sur Facebook du @Lebanese Hunting Club » (datée du 10 janvier 2018 et effacée à ce jour) utilisant des images choquantes dans le but de faire de la publicité pour des voyages de chasse en Tunisie fait actuellement le tour du web.

Aucun quota n’est fixé pour les grives et les étourneaux
Aucun quota n’est fixé pour les grives et les étourneaux
By Claudia Feltrup-Azafzaf, Les Amis des Oiseaux

Largement retransmise par de nombreuses organisations et activistes de la protection des oiseaux et de la nature, cette invitation à la tuerie démesurée d’oiseaux provoque l’indignation et le dégoût parmi les internautes qui appellent les autorités tunisiennes à éradiquer ces pratiques barbares. Soyons clairs, aussi horribles que soient ces images et quoi que l’on puisse penser du « Lebanese Hunting Club » et des chasseurs qui se font immortaliser sur ces photos, tout cela est très probablement le résultat d’activités tout-à-fait légales en Tunisie.

 

Premier constat : la chasse touristique est autorisée et réglementée en Tunisie

 

Les chasseurs, sous réserve de respecter toutes les dispositions légales relatives à cette activité, notamment celles de l’Arrêté du ministre de l’Agriculture du 18 juin 1988 fixant les conditions et modalités spécifiques à l'exercice de la chasse touristique (JORT n° 46 du 5 juillet 1988, page 1008), peuvent ainsi s’adonner à la chasse du sanglier, du chacal, du renard, de la mangouste et de la genette, mais aussi des grives et des étourneaux. Pour cela il leur suffit de solliciter une agence de voyage tunisienne pour organiser un séjour de chasse y compris l’obtention des autorisations nécessaires et de la licence de chasse (valable pour 7 jours et renouvelable) et la mise à disposition d’un guide spécialisé.

En fonction du gibier qu’ils visent, les chasseurs payeront une redevance à l’état tunisien. Pour la saison de chasse 2017/2018 et la chasse des grives et étourneaux pendant 3 jours successifs, cette redevance est fixée à mille dinars (336 €) par chasseur pour la période allant du 08/12/2017 au 28/01/2018 et à deux mille dinars (672 €) par chasseur pour la période allant du 02/02/2018 au 04/03/2018. Chaque chasseur est autorisé à importer 350 cartouches de munition mais doit réexporter toute cartouche restante.

 

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Ce qui n’est pas écrit dans nos lois

 

En fait, c’est surtout ce qui n’est pas écrit dans les textes organisant la chasse touristique en Tunisie qui est à l’origine de ces terribles carnages exhibés par ces chasseurs libanais que nous avons du mal à nommer ainsi. Effectivement, aucun quota n’est fixé pour les grives et les étourneaux. C’est d’ailleurs le cas pour plus d’une trentaine d’espèces d’oiseaux chassables par les chasseurs tunisiens et résidents en Tunisie, sauf pour le Perdrix gambra (Alectoris barbara) et les gangas (Ptéroclididés) dont le nombre est limité respectivement à 6 et 10 par chasseur et par jour de chasse (pour la chasse au fusil uniquement les dimanches et les jours fériés).

 

Etourneau sansonnet © J.J. Boujot

 

Mais revenons aux grives et étourneaux : aucun quota n’est fixé pour ces espèces et pendant les trois jours successifs de chasse autorisée le chasseur touriste peut s’adonner à la chasse dans au maximum 3 gouvernorats (collectivité territoriale en Tunisie) des 12 dans lesquels la chasse de ces espèces est ouverte tout en utilisant sa quantité de munition, soit 350 cartouches. Ceci explique l’hécatombe massive que vous voyez sur les photos de la publication du "Lebanese Hunting Club".

 

Et l’Association « Les Amis des Oiseaux » dans tout ça ?

 

Membre permanent de la Commission Consultative de la Chasse et de la Conservation du Gibier (CCCCG), l'organe en charge de la révision annuelle de l’arrêté relatif à l’organisation de la chasse, l’Association « Les Amis des Oiseaux » milite depuis sa nomination pour de meilleures dispositions de cet arrêté. A travers son action de sensibilisation et de plaidoyer elle a réussi à réduire le nombre d’espèces d’oiseaux chassables en Tunisie et à augmenter le nombre d’espèces spécialement protégées. Sur sa recommandation et pression certains moyens et techniques de chasse ont été interdits et les périodes d’ouverture à la chasse réduites. Chaque année l’AAO veille à-ce-que les zones et sites les plus importants pour la conservation de l’avifaune en Tunisie restent fermés à la chasse.

Ces améliorations sont entre autres le résultat de sa participation dans plusieurs projets régionaux portant sur la chasse durable et de son engagement auprès de partenariats stratégiques. Certaines batailles attendent encore à être gagnées. C’est le cas de l’introduction de quotas pour toutes les espèces chassables en Tunisie, la modification des périodes de chasse des gangas, la période de détention autorisée des femelles éperviers, l’élimination automatique de toute espèce de gibier déclarée menacée au niveau mondial de la liste des espèces chassables, etc.

Toutes ces mesures sont terriblement impopulaires parmi la plupart des chasseurs

Toutes ces mesures sont terriblement impopulaires parmi la plupart des chasseurs et les autorités, et ce, pour plusieurs raisons dont aucune n’est écologique. Comme les associations de conservation de la biodiversité sont largement minoritaires au sein de la commission, l’Association « Les Amis des Oiseaux » n’est pas encore parvenue à trouver une majorité pour faire passer ces améliorations. Avec nos partenaires nationaux et internationaux nous réfléchissons à une nouvelle stratégie afin de faire entendre aux membres de la Commission CCCCG la voix de la raison.

La Tunisie est signataire de plusieurs conventions internationales qui l'engagent à la gestion durable et à la conservation de la faune sauvage. Les autorités sont donc dans l'obligation d'introduire toutes les mesures nécessaires pour atteindre ces objectifs dans les textes organisant la chasse et sa pratique. Il s’agit de mesures « sans regret » comme par exemple l’instauration du nombre maximal d’individus par espèce pouvant être prélevé par chasseur et saison de chasse et, en absence d’une liste rouge nationale, la suppression de la liste nationale du gibier de toute espèce menacée au niveau mondiale à partir de sa classification « Quasi menacée » par BirdLife International et l’UICN. L’absence d’estimations précises de la taille de certaines populations concernées ne constitue pas un empêchement pour appliquer des mesures de bon sens qui visent à réduire les effets négatifs des prélèvements excessives sur l’état de conservation des populations.