Middle East
7 Apr 2017

Le miracle des marécages iraquiens

Azzam Alwash est un héros, un homme qui a laissé derrière lui le luxe d’une vie aux USA, pour revenir dans son pays natal, l’Iraq. Avec pour mission : redonner à ces mythiques zones humides, leurs lettres de noblesse.

 Un pêcheur rame à travers les marais de l'Irak © Nature Iraq
Un pêcheur rame à travers les marais de l'Irak © Nature Iraq
By Luca Bonaccorsi

Azzam Alwash © Nature Iraq

Azzam Alwash est un héros, un homme qui a laissé derrière lui le luxe d’une vie aux USA, pour revenir dans  son pays natal, l’Iraq. Avec pour mission : redonner à ces mythiques zones humides, leurs lettres de noblesse.

Au risque de contrarier les partisans du Brexit,  le fait est que la civilisation telle que nous la connaissons, trouve son origine en Irak. En effet, si c’est en Afrique que "le singe" est descendu des arbres, c'est ici, dans le jardin d'Eden des marais mésopotamiens, que «le singe» a appris à écrire, à exploiter et à construire des villes. 6 000 ans plus tard, l'eau des marais a été drainée par Saddam Hussein, et cet Eden a été réduit au désert et aux débris. Depuis lors, grâce aux efforts de restauration, les marais ont repris vie. 

 

Cette réussite a été couronnée en juillet dernier «berceau de l'humanité au patrimoine mondial », décerné par l'UNESCO. Si les succès sont souvent le fruit de plusieurs pères fondateurs, Azzam Alwash, ce super-héros de la conservation, y est pour beaucoup. Ce miracle fait d’ailleurs partie intégrante de son histoire.

Vous avez débarqué en Irak en juin 2003, deux mois après la deuxième guerre irakienne. Était-ce dangereux?
Le sud de l'Irak était en sécurité à ce moment-là. Dans les années 80, la zone des marais, cependant, était une zone de conflit dans la guerre Irak-Iran, de sorte que l'endroit comportait beaucoup de munitions et de mines qui n’avaient jamais explosé. Localisées sur des terrains plats, ou couvertes d’eau, celles-ci représentaient un danger constant.

Avec prudence et beaucoup de chance, nous n’avons subi aucune blessure, mais il existe des cas documentés de personnes qui ont perdu des membres. Plus vous vous rapprochez de la frontière iranienne, plus c’est possible. Il était donc préférable d'ignorer le paysage et de garder les yeux au sol.

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Avez-vous obtenu des aides financières pour vous en débarrasser ?
Non. Qui plus est, je crois que le déminage n’est pas chose facile, que c’est coûteux et pas toujours efficace. Si l'Irak était un pays riche, je pourrais comprendre l'investissement, mais dans ce contexte, il est inutile de dépenser de l'argent pour déminer les régions éloignées.

De plus, la vérité est que parfois les mines ont contribué à restaurer la nature. Dans les montagnes kurdes de la partie nord de l’Irak, la présence de mines a découragé les chasseurs. Cela a modifié sensiblement la géographie naturelle du lieu: la végétation a changé, les chèvres et les sangliers se sont multipliés. Constituant des proies, des prédateurs comme  le léopard perse sont apparus.

Les mines ont recréé un habitat qui était probablement là avant que les humains n’interviennent dans la région. Voilà une triste leçon que les protecteurs de la nature apprennent: sans l’intervention humaine, la nature prospère [rires].

En même temps on ne peut pas dire ça! Il faut militer pour une "cohabitation saine entre l’homme et la nature".
Bien sûr [encore rires] ... pour le développement durable. Sérieusement, dépenser de l'argent que vous ne possédez pas est futile. Nous devons plutôt créer des parcs de paix et améliorer l’état des chemins permettant de profiter de la région et de la nature.

Y-at-il d'autres problèmes de sécurité?
Les choses ont empiré à partir de 2004, lorsque toutes sortes de factions armées et de milices sont apparues. Avant l’Etat Islamique d’Iraq (ISIS), il y avait Al-Qaïda et dans ces années là, les gens étaient kidnappés tout le temps. Lorsque j'ai envoyé du personnel dans d'autres régions du pays, comme l'Irak central, nous avons eu besoin d'hommes armés pour gérer la situation. Au point que lorsque j’ai dû envoyer des personnes pour relever le nombre d’oiseaux, j’ai dû faire appel à des vigiles !

Je garde toujours cette photo de 2006 d'un biologiste escorté par 17 hommes armés, dans une zone entre le Tigre et l'Euphrate, contrôlée par Al-Qaïda. Malgré mes précautions, cinq jeunes membres irakiens ont été enlevés en 2005.

Comment cela s'est-il résolu?

Ils nous ont demandé un demi-million de dollars chacun. Quand j'ai dit aux familles outragées que je ne paierais pas, elles m'ont menacé: "Ce sont des vies humaines ... comment pouvez-vous?" Je savais que si j'avais payé, j'aurais été la prochaine victime et que le projet aurait été abandonné.

Cas de conscience : cinq vies humaines versus un projet de conservation?

Franchement j'ai bluffé comme au poker, mais je n'étais pas dans l’ignorance la plus totale: dès le deuxième jour, nous savions qui tirait les ficelles. Nous ne pouvions rien faire, mais nous savions. C’était des bandits, des criminels qui profitaient du manque d'application de la loi et, à l'époque, l'Italie venait de payer 5 millions de dollars pour libérer un journaliste. Cependant, je les ai appelés mais j’ai refusé leur demande.

Les familles ont fini par payer 500 dollars chacun et une semaine plus tard, les jeunes étaient libres. J'ai remboursé les familles plus tard, bien évidemment. De cette expérience, nous avons retenu une leçon - embaucher des tribus locales comme sentinelles, c’est la fin des problèmes.

Pouvez-vous nous parler d’autres difficultés que vous avez rencontrées?
Oui, près des frontières, à passer des heures innombrables aux points de contrôle pour justifier qu’avec nos jumelles, nos vêtements de camouflage, nous faisions partie d’une équipe de scientifiques. Nous avions d’ailleurs décidé de faire en sorte qu'un fonctionnaire du gouvernement fasse toujours partie de l'équipe.

Y avait-il d’autres ONG en Irak en 2003 ?
Non.

Et aujourd'hui? Qu’en est-il des ONG internationales comme WWF, Greenpeace, Friends of the Earth?
Aucune. Nature Iraq (BirdLife en Irak) est la seule structure présente en permanence sur le territoire depuis 2003.

Est ce que l’organisation ISIS demeure une préoccupation pour vous ?
Non, ma préoccupation actuelle est le barrage de Mossoul.

Pourquoi ?
C'est le barrage le plus dangereux au monde. Particulièrement instable, il peut s'effondrer. A cause du barrage, le Mossoul peut draîner plus de 20 mètres d'eau en trois heures, ne laissant aucun temps aux gens d’être évacués.

Et en 4 jours,  Bagdad peut être recouverte de cinq mètres d'eau. Dans ce contexte, fournir de l’eau, de la nourriture et de l'électricité pour 10 millions de personnes à déplacer constitue un réel défi.

C'est un scénario de cauchemar qui m’empêche régulièrement de trouver le sommeil. ISIS a occupé le barrage pendant 10 jours en 2014. Qu'arrivera-t-il si cela se produit encore une fois - à quel point une bombe, une fissure, peut-elle résister à un étang instable de trois kilomètres de long avant qu'il ne s'effondre?

Quand êtes-vous revenu en Irak?
J'ai débarqué le 18 juin 2003, 25 ans après mon départ. Lorsque je suis parti, Saddam était le chouchou du monde. Je suis revenu pour la restauration des marais, un lieu mythique de mon enfance. Je pensais que je devrais le restaurer en partant de zéro, mais ce n'était pas nécessaire. Quand je suis arrivé, la restauration avait déjà commencé.

Les populations locales avaient brisé les murs et les canaux dans la mesure du possible, laissant l'eau revenir dans les marais. Dans certaines régions, il y avait déjà un retour à la vie. La nature est vraiment incroyable, elle se rétablit rapidement: vous laissez entrer de l'eau, les poissons viennent et les gens recommencent à pêcher.

Les populations locales restauraient les marais non pas pour favoriser la biodiversité, mais parce que cela constituait un mode de vie, une source de revenus.

En six mois, les roseaux (que nous essayons d'éliminer en Occident) ont prouvé combien ils sont robustes et ont recommencé à croître. Et en décembre 2003, nous avons créé une brèche dans l'Euphrate et avons restauré 3 000 km carrés de marécages.

Vous avez eu une vie assez confortable aux États-Unis. Pourquoi êtes-vous parti?
Oui, j'étais un consultant en environnement et en géotechnique,  et l’image de la réussite américaine: une grande maison, un bon travail, une clôture blanche ... mais la vérité est que j'ai détesté mon travail. Je vivais en attendant le week-end. En Irak, je travaille pour une entreprise où je saute du lit tous les matins !

Pour la première fois de ma vie, je sens que je fais du bien aux autres et pas seulement à moi.

Qu'est-ce qui a traversé votre esprit lorsque vous avez embarqué dans cet avion, il y a 13 ans?
Incertitude, inquiétude, anxiété. Je pensais: «Je suis fou, en quittant un métier, ma femme et deux enfants, pour aller vers l'inconnu.»  Les craintes n'étaient canalisées que par le fait que, dans un premier temps, je pensais que je partais pour un an ou deux. 13 ans in fine. Je l’aurais su à l’époque, je ne serais pas parti.

Qu’est-il arrivé en Irak?
J'ai découvert une chose : j'adore mon travail. Les deux premières années, je me suis concentré sur les marais, en apprenant de la nature ce qui fonctionnait, pourquoi certaines régions prospéraient et d’autres un peu moins. Nous avons découvert, par exemple, que l'écoulement qui empêche la stagnation et l'eutrophisation, est plus important que le niveau de l'eau. Et j'ai pris conscience de la pénurie d'eau, en raison des barrages construits en Turquie.

Je me suis rendu compte que nous avions besoin de stratégies pour favoriser la coexistence des marais avec l'agriculture, et que nous avions besoin que les marais soient une priorité nationale pour le gouvernement.

Nous alternons entre le monde de la science et du lobbying, nous créons des réseaux de personnes en mesure d’influencer les décideurs politiques. Et puis nous nous sommes adressés à des personnes partageant les mêmes idées que nous, en dehors de l’Irak, auprès d’organisations internationales comme BirdLife.

Et la «mission» a progressé dans le temps: des marais au Tigre et à l'Euphrate, les montagnes du Kurdistan, le désert de l'Ouest. Quand j'ai commencé, on me considérait comme un imbécile qui voulait gaspiller de l'eau. Aujourd'hui, il y a un million de héros réclamant ce succès ... c'est fantastique. Mais le plus grand succès est que le gouvernement irakien oeuvre maintenant à ce travail.

Et les marais sont devenus un symbole pour l’Irak qui renaît de ses cendres. On parle même d'avoir les marais sur un billet de banque.

Qu’est devenue votre famille?
Ils ne sont jamais venus ici, mais ils m'ont rejoint en Jordanie en 2006. Malheureusement, ma femme et mes enfants n'aimaient pas vivre au Moyen-Orient. Les écoles n'étaient pas formidables, alors ils sont retournés aux États-Unis. Ma femme, plus tard, m'a demandé de choisir. Ce que j’ai fait. Malheureusement, nous avons divorcé.

Il y a dû y avoir avoir eu des nuits sombres lorsque vous vous êtes demandé si"ça en valait la peine"?
En effet et la réponse a évolué avec le temps. Pendant le divorce, la douleur était telle que ça ne paraissait plus valoir la peine. Aujourd'hui, je me suis rétabli. Je crois qu’il est vain de revenir sur ses décisions. Les bouddhistes disent: "Si vous avez des regrets, vous vivez dans le passé; Si vous avez de l'anxiété, vous vivez dans le futur; Vivez heureux et vivez dans le moment présent. "C’est ce que je fais maintenant.

Pensez-vous avoir sacrifié votre vie pour le bien de la nature?
N'importe quoi ! On ne fait pas ça pour l'environnement, il y a quelque chose d'égoïste dans tout cela. Il s'agit de la passion, de votre propre passion. Au centre de ce choix, il y a notre propre plaisir. J'ai causé de la douleur à ma famille, à mes enfants, j'ai manqué leurs cérémonies de diplômes, leur adolescence. C'est leur perte et c’est ma perte. C'est le prix payé pour ma propre satisfaction. Sommes-nous formidables? En aucune façon. Nous sommes des gens égoïstes.

Quel est l'avenir de Nature en Irak?
Nous avons besoin de zones protégées. Au cours des 13 dernières années, nous avons recensé et recueilli des données dans plus de 500 sites, dont 80 ont été sélectionnés pour leur caractère unique du point de vue biologique ou géographique. Parmi eux, 10 ont été sélectionnés et sont sur le point d'être détruits par des développements dans le secteur pétrolier, le logement, des infrastructures. Toutes ces données seront dans une nouvelle publication. Nous devons défendre ces domaines.

 

Traduit par Carine Carbon Bremond, Chargé de communication et des Relations Media, LPO (BirdLife en France).