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Europe and Central Asia
18 Apr 2017

Les oiseaux des champs : une population en voie de disparition en Europe

Iván Ramírez est responsable pour la conservation chez BirdLife Europe et Asie centrale. Il nous explique comment l'agriculture intensive a contribué à faire des oiseaux des champs l'une des populations d'oiseaux les plus menacées en Europe.

Vanneau huppé © Andy Hay
Vanneau huppé © Andy Hay
By Iván Ramírez

Autrefois, ils étaient si nombreux, que leur présence et leurs chants étaient aussi banals que le ciel la nuit ou que le vent soufflant à travers les champs. Lors de nos promenades à la campagne, notre regard se laissait happer par leurs petits mouvements colorés, et on pouvait les entendre gazouiller, jacasser, croasser, recouler, toute une symphonie qui animait joyeusement les haies et les herbes hautes de nos prairies.

Mais, c'était avant qu'on ne détruise leurs habitats. De nos jours, ces oiseaux des champs, auxquels nous étions tellement accoutumés ne sont plus si communs.

Il est de plus en plus rare d'apercevoir un bruant proyer perché sur la clôture d'une ferme, juste avant de prendre son envol les pattes ballantes ou une bergeronnette printanière, parcourant  gracieusement les pâturages humides, sur ses pattes noires élancées. La perdrix grise reconnaissable à sa face orange et sa queue châtaigne, que l'on voyait jadis en abondance n'est aujourd'hui que très rarement aperçue.

Quand avez-vous pu admirer pour la dernière fois la magnifique crête d'un vanneau huppé nordique ou entendre le son émis par ses appels? De nos jours, combien de personnes seraient-elle capable de reconnaître son chant unique et emblématique?

Et qu’advient-il de la chouette effraie, des barges, du râle des genêts et des courlis? Ou encore du chevalier gambette, du tarier des prés, de la linotte et du bruant jaune? Pour les passionnés d'oiseaux, l'agriculture est devenue le symbole tragique d'un paradis perdu.

Les terres agricoles qui représentent 45 % des terres de l'Union Européenne, négligent complètement la biodiversité. On ne peut pas se permettre de mesurer nos mots, la situation est extrêmement sérieuse et exige à la fois une surveillance et des actions concrètes. Le conseil européen pour le recensement des oiseaux (EBCC), au sein duquel de nombreux partenaires de BirdLife sont actifs, coordonnent le regroupement des données pour plus 160 espèces d'oiseaux communs à travers 28 pays européens.

Les données collectées sont essentielles pour comprendre l'avenir de la biodiversité européenne et les prévisions sont alarmantes. Les populations d'oiseaux des champs sont en chute libre, avec un déclin  impressionnant de 55 % sur les trois dernières décennies. Nous avons atteint les résultats les plus bas depuis le début de l’enregistrement des données, et il en ressort que les oiseaux des champs sont l'un des groupes d'oiseaux les plus menacés en Europe.

D'innombrables études scientifiques prouvent que ce déclin est largement causé par l’intensification de l'agriculture, véhiculée par la politique agricole commune (PAC) et son système actuel de subventions. Les habitats de nidification naturels sont systématiquement détruits par : l'élimination à grande échelle des haies, le drainage des zones humides et des plantations sur des zones qui n'ont jamais été cultivées auparavant, comme des prairies ou des champs en jachère.

Les produits agrochimiques font également parties des principaux responsables de cet abattement : respectivement, les pesticides et les herbicides tuent les insectes et réduisent  la production de graines, ce qui a pour conséquence d’amoindrir la quantité de nourriture disponible pour les oiseaux; les insecticides organochlorés causent de nombreuses défaillances; et les engrais font pousser les herbes trop rapidement pour les espèces qui nichent au sol.

Par ailleurs, le fait de labourer les terres au printemps et non plus à la fin de l'été, juste après la moisson des céréales, entraine prématurément le déversement du blé, une source  de nourriture fondamentale pour l'hiver, qui aura disparu bien avant l'arrivée de la saison froide.  Les récoltes, les dates d’ensemencements  et la maturation des variétés de grains  sont de plus en plus précoces de sorte que les pratiques agricoles ont lieu au pire moment possible : celui de la saison de la reproduction.

Et pour couronner le tout, le passage de cultures mixtes faisant pousser de nombreuses variétés de récoltes à des champs de monoculture, a eu un énorme impact sur les oiseaux qui ont besoin de se nourrir de différentes récoltes. C’est le cas pour les vanneaux huppés et les alouettes des champs.

Significativement, la plupart des écarts dans le déclin des oiseaux des champs, au sein des États membres, peuvent s’expliquer uniquement par des différences de productions céréalières domestiques. D’ailleurs, ne remarque-t-on pas que dans les États non européens du centre et de l’est de l'Europe, où les pratiques agricoles sont devenues moins intense après l'effondrement de l'Union soviétique, la quantité d'oiseaux des champs est plus élevée ; et qu’au contraire, les plus récents États membres le l'Union Européenne ont observé - post-accession - une baisse du nombre d'oiseaux?

Un autre cas révélateur, est celui de la tourterelle des bois pour laquelle les chiffres au Royaume-Uni ont chuté de 95 % depuis 1995. On pourrait penser que ce voyageur habitué aux longues distances, aurait rencontré ses plus grands obstacles sur le chemin de la migration, lors de ses allées et venues vers le continent africain.

Mais en réalité, la recherche montre que les pratiques agricoles intensives décrites ci-dessus sont en train d'affecter la reproduction des populations dans le Nord de l'Europe, ce qui accroît la possibilité d'une réelle extinction.

La PAC a intégré dans son dispositif des « mesures vertes » ou « mesures agro-environnementales ». Ces dernières ont pour objectifs de réduire les dommages causés par l'agriculture intensive, en octroyant des subventions aux agriculteurs qui respectent certaines exigences écologiques.

Même si ces mesures ont permis de modérer légèrement le déclin des populations communes d'oiseaux des champs - notamment pour celles qui passent tout leur cycle de vie en Europe, elles compensent insuffisamment les impacts négatifs de l'agriculture intensive et ne renversent pas la tendance à la baisse pour ces populations.

Nos politiques et nos pratiques agricoles peuvent et doivent faire davantage pour protéger la nature. Pour être bref, si l'on veut protéger les oiseaux des champs et la biodiversité en Europe, la réforme à venir de la PAC est absolument fondamentale.

Que se passera-t-il à cette occasion? Allons-nous penser à notre avenir commun avec intelligence, en faisant preuve de la même sagesse qu'une veille chouette effraie ou bien, allons-nous continuer à faire la politique de l'autruche, jusqu'à ce que la dernière tourterelle des bois disparaisse? Il y a un indice pour vous mettre sur la voie : les autruches ne sont pas originaires d'Europe!
 

 

Traduit par Alexandra Caridi, NABU