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Asia
13 Apr 2017

D’anciens toxicomanes philippins se convertissent en sauveurs de l’Aigle des singes

D’anciens toxicomanes, des peuples indigènes et des spécialistes de la conservation de la nature forment une équipe improbable pour défendre une noble cause : restaurer la forêt dans laquelle vit le Pithécophage des Philippines. Et le succès est au rendez-vous.

Le Pithécophage des Philippines, communément appelé  « Aigle des singes » © Nigel Voaden
Le Pithécophage des Philippines, communément appelé « Aigle des singes » © Nigel Voaden
By Albert Balbutin & Luca Bonaccorsi

Traversant la rivière Dupinga, des toxicomanes, des membres de l’ethnie Dumagat, et des spécialistes locaux de la conservation de la nature, forment un groupe étrange.

Les locaux connaissent très bien la rivière, et la craignent. Elle leur apporte l’eau et les poissons, si le temps est bon. Mais lorsque les pluies sont abondantes, elle peut se transformer en un tueur sans merci, avec des inondations éclairs et des glissements de terrain.

Nous sommes à Luzon, l’île la plus grande et la plus peuplée de l’archipel des Philippines (à peu près la moitié de la taille de la Grande Bretagne, mais avec la même population). Les Dumagat, un peuple indigène des Philippines qui vit dans et de la forêt, connaissait un passé de nomades et de chasseurs-cueilleurs.

La forêt leur apportant toujours moins de ressources, ils survivent actuellement dans la misère, souvent grâce à de petits boulots proposés par les habitants des basses-terres.

Les toxicomanes font partie d’un groupe qui a accepté de changer son mode de vie.  Ici, au beau milieu de la très controversée « guerre à la drogue » qui a orchestré une escalade aux meurtres illégaux et aux escadrons de la mort,  on les appelle les « rescapés ».

 Nous sommes à Luzon, l’île la plus grande et la plus peuplée de l’archipel des Philippines © Sam Manalastas

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Les spécialistes de la conservation de la nature sont membres de la « Fondation Haribon » (Birdlife Philippines) et vénèrent cette région dans la mesure où c’est l’un des derniers habitats du majestueux « Aigle des singes » ou Pithécophage des Philippines Pithecophaga jefferyi (en danger critique d’extinction).

C’est au nom de ce charismatique « Roi des oiseaux », l’Aigle des singes et de sa forêt, mais aussi grâce à l’intervention du gouvernement local du Gabaldon, que ces 3 groupes très différents se sont rassemblés.

Leur mission ? Faire planter par les « rescapés de la drogue », comme service à la communauté, des arbres fruitiers à haute valeur nutritive, pas trop loin des endroits où ont été aperçus les Aigles des singes.

Et pour planter ces manguiers, rambutan, guyabano, langka et caféiers, ainsi que des arbres indigènes tels que le Narra et le Duhat, une connaissance intime de la forêt que détiennent les Dumagat et les spécialistes de la conservation est indispensable.

Gabaldon doit restaurer sa forêt. « C’est un investissement qui pourra sauver les générations futures  de la municipalité », nous dit Sam Manalastas, Organisateur de la communauté pour la Fondation Haribon.

Depuis des mois, Manalastas travaille avec des membres des Dumagat et d’autres secteurs de la ville  pour réaliser un « Plan de Gestion d’Habitat Critique ».

Le plan comprend un ensemble d’actions s’étendant sur 5 années et destinées à la protection du Pithécophage des Philippines vivant sur le Mont Mingan, pas très éloigné des municipalités en pleine expansion des basses-terres de Gabaldon et de San Luis dans la province Aurora.

D’anciens toxicomanes, des peuples indigènes et des spécialistes de la conservation de la nature forment une équipe improbable pour défendre une noble cause © Sam Manalastas

« En plantant des arbres », ajoute Manalastas, «  on aide non seulement la biodiversité du Mont Mingan mais aussi la municipalité à devenir plus résiliente face au changement climatique ».

Dans la mesure où la guerre à la drogue de l’administration actuelle se poursuit dans de nombreuses régions du pays, la population reste divisée sur l’avenir. Alors que les meurtre continuent, certains groupes appellent aux armes contre la drogue et les crimes qui lui sont associés, tandis que d’autres condamnent cette campagne comme une atteinte aux droits de l’homme et à la justice.

L’expédition jusqu’au site de plantation n’est pas des plus aisée : traverser une rivière, un terrain ardu et escalader des pentes raides. Soufflant et peinant dans l’ascension d’une colline herbeuse, l’ex-toxicomane a probablement des arrière-pensées quant à sa « saine réhabilitation », mais il finit par sourire à la vue du paysage et  s’efforce de continuer. A la fin de la journée, leurs fronts trempés à la sueur d’un honnête labeur, leur mission est accomplie. Pour le gouvernement local, l’initiative envoie un message clair et fort : la zone est sûre.

Pour les Dumagat : une bonne journée, la reconnaissance de leur expérience de la forêt et une étape vers l’intégration. Pour les ex-toxicomanes, une opportunité de changer de vie (et de rentrer chez eux en sécurité). Pour les spécialistes de la conservation, une petite contribution à l’état de la biodiversité du Mont Mingan, home du « Roi des oiseaux ». En somme, un contrat « win-win » des plus évidents. Une fois de plus, un beau succès pour la « Conservation de la nature ».  

 

Traduit par Harry Mardulin, Natagora, Partenaire BirdLife en Belgique francophone.