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Africa
5 Jun 2017

Les gardiens du plus grand lac d’Afrique

Shoebill © David Thomas
Shoebill © David Thomas
By Louise Jasper

Les populations locales s’unissent pour protéger les zones humides précieuses du Lac Victoria et ses habitants. Le plus grand lac tropical du monde couvre trois pays et nourrit à la fois une faune sauvage riche et des communautés démunies vivant dans ses environs. Mais ses ressources ont également attiré une attention beaucoup moins désirable, celle des trafiquants qui ont pour cible des oiseaux emblématiques tels que le Bec-en-sabot du Nil.

Alors que le soleil se lève sur la zone humide de la Baie de Mabamba sur les rives nord-occidentales du Lac Victoria, une pirogue navigue lentement un chenal sinueux jonché de papyrus et de roseaux. Une brume légère couvre toujours la surface de l’eau et trois touristes sursautent avec enthousiasme à chaque bruissement, ondulation ou battement d’ailes tout en scrutant la végétation dense. Leur guide, Julius Musenda, un pêcheur du village de Kasanje qui connait le marais de fond en comble, garde ses yeux perçants fixés sur leur objectif ultime.

La Baie de Mabamba est à coup sûr largement reconnue comme étant le meilleur endroit pour observer le mystérieux Bec-en-sabot du Nil (Balaeniceps rex) en Ouganda, mais cela n’est pas toujours assuré. La tension monte, ils doivent bientôt retourner à terre pour prendre leur vol et le temps se fait court. Et voilà ! Il en aperçoit un finalement : un oiseau bleu-gris sans pareil avec un bec massif et de petits yeux blancs, debout comme une statue, attendant patiemment que son prochain repas nage jusqu’à sa portée. Alors que ses clients, le souffle coupé, mettent au point leurs jumelles et prennent des milliers de photos, Julius sourit de soulagement. Ils pourront quitter l’Ouganda heureux et satisfaits ; bon travail.

Julius est membre de l’Association Mabamba Bird Guides and Conservation qui fait partie de l’Association Mabamba Wetland Eco-Tourism (MWETA), ainsi que de deux autres Groupes de conservation locaux (LCGs). Ces groupes communautaires sont dirigés par des volontaires dont l’objectif est de préserver et de gérer de manière durable les ressources naturelles des zones humides, et font partie d’un réseau de plus de 2000 groupes similaires travaillant dans les Zones importantes pour la conservation des oiseaux et de la biodiversité (ZICO) de BirdLife à travers le monde. 

Les touristes visitent la baie de Mabamba © David Thomas

Le Bec-en-sabot du Nil et un nombre d’autres espèces sauvages telles que l’Hirondelle bleue (Hirundo atrocaerulea), le Gonolek des papyrus (Laniarius mufumbiri), et le Sitatunga (Tragelaphus spekii) attirent un nombre sans cesse croissant de visiteurs au marais, fournissant ainsi un revenu vital aux populations locales. Ainsi, en 2013 et 2014 lorsque les trafiquants de faune ont commencé à viser le Bec-en-sabot du Nil à la Baie de  Mabamba pour sa vente aux zoos et aux collectionneurs privés, la communauté s’est mobilisée pour prendre des mesures rapides et directes afin d’éradiquer ce commerce.

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Les populations locales ont été en mesure d’agir rapidement et avec assurance parce qu’elles étaient bien organisées et conscientes de leurs droits et responsabilités en leur qualité de gardiens de cette zone humide qui est une ZICO protégée dans le cadre de la Convention Ramsar, un traité international qui sert de cadre à la conservation et l’utilisation durable des zones humides et de leurs ressources. Elles ont également favorisé des rapports étroits avec les agences locales des forces de l’ordre et les organismes publics, et ont été en mesure de solliciter leur soutien quand le besoin s’est fait sentir.

Le plus important, elles étaient déterminées à protéger leur zone de ceux qui souhaitent l’exploiter à des fins de gains à court terme. La MWETA a concentré ses efforts de conservation à travers la création d’un Plan d’action Communautaire complexe, avec l’aide de Nature Uganda (Partenaire de BirdLife en Ouganda), ce qui les a également aidés à mieux comprendre l’importance et la valeur de leurs ressources naturelles.

Comme plusieurs autres zones humides de la région, la Baie de Mabamba n’est pas incluse dans le système officiel des aires protégées de l’Ouganda. Sa gestion est donc largement du ressort des populations locales et des organisations de la société civile telles que la MWETA, qui tentent de la conserver face aux menaces graves dont le braconnage, la pollution, les espèces envahissantes et l’empiètement agricole qui sont des problèmes qui affectent également le Bassin du Lac Victoria.

Le fameux lac soutient la plus grande pêcherie continentale de l’Afrique, et ses ressources et services écosystémiques contribuent à assurer les moyens de subsistance de millions de personnes. Toutefois, cette dépendance même menace l’écologie délicate et diverse du Lac Victoria, y compris sa remarquable diversité de cichlidés et d’espèces menacées à l’échelle mondiale telles que le Bec-en-sabot du Nil et le Chloropète aquatique (Chloropeta gracilirostris). Pas moins de 17 ZICOs sont directement connectées au système lacustre, et beaucoup plus se trouvent dans le Bassin.

En raison de la forte pauvreté dans ce Bassin densément peuplé, les gouvernements ont de tous temps mis l’accent sur l’élimination de la pauvreté et l’augmentation du PIB à tous prix. L’exploitation des ressources naturelles se poursuit sans répit et les arguments en faveur de la durabilité tendent à perdre la bataille au profit de la croissance commerciale. Si le gouvernement ne prend pas position pour la nature, les communautés doivent l’inciter à le faire.

Il existe un nombre important de LCG œuvrant, de leur propre gré, à protéger leur section du Lac victoria, et BirdLife International, à l’aide d’un financement de la Fondation Aage V. Jensen, a publié un nouveau rapport détaillant comment cinq de ces groupes collaborent avec les décideurs pour résoudre les problèmes environnementaux dans leur région. En partageant leurs expériences de cette collaboration avec les gouvernements locaux afin de protéger leurs ZICOs locales, y compris le Marais de Yala au Kenya, les Baies de Mabamba et de Lutembe en Ouganda ; la Chaine de montagnes de Mpungwe (connectée à la ZICO du Parc national de Ruvubu) au Burundi ; et les Zones humides d’Akanyaru au Rwanda, d’autres groupes de conservation en Afrique de l’est et au-delà, pourraient bénéficier de leur sagesse.

Par exemple, le groupe Seukubeze (qui signifie « l’aptitude à agir ») est composé essentiellement de jeunes femmes qui travaillent d’arrache-pied pour protéger la chaine de montagnes de Mpungwe en encourageant les décideurs locaux à prendre la conservation au sérieux. L’Association burundaise pour la Conservation de la nature (BirdLife au Burundi) a soutenu Serukubeze en organisant des formations en matière de mobilisation des fonds et de plaidoyer, insufflant aux membres l’assurance nécessaire pour approcher les décideurs.

Dans un autre exemple, trois coopératives dans les zones humides d’Akanyaru au Rwanda voisin, mettent en œuvre leur Plan communautaire d’adaptation qui vise à réhabiliter et à gérer de manière durable la zone humide, à améliorer les moyens d’existence, à réduire la pauvreté, et à renforcer leurs capacités à mobiliser les fonds et à influencer les politiques. Avec l’appui de l’Association pour la conservation de la nature au Rwanda (Partenaire de BirdLife), la communauté travaille à l’unisson pour améliorer leur qualité de vie à travers l’utilisation durable de leurs zones humides.

Elles tirent parti du programme national de service communautaire appelé Umuganda qui encourage les populations à participer, chaque dernier samedi du mois, à des activités telles que le nettoyage des rues, la plantation d’arbres et la restauration des zones humides.

Plusieurs communautés rurales ont une connaissance approfondie de leur environnement local.   Chaque espèce végétale a un nom, et ses usages (comme aliment, combustible ou matériau de construction) sont transmis d’une génération à l’autre. L’alternance des saisons et les cycles de vie des animaux ne font pas simplement partie du décor de la vie quotidienne, ils sont la vie. Ce type de « base de données naturelle » associée à la détermination d’une communauté à préserver ses ressources naturelles locales, peuvent être une ressource précieuse pour la conservation si elles sont reconnues et respectées.

Cette motivation est clairement exprimée par Julius Musenda comme suit : « La zone humide de la Baie de Mabamba est ma seule source de revenu. D’abord à travers la vente des poissons à la communauté et aux touristes, et ensuite à travers les pourboires que je perçois lorsque je transporte les touristes pour trouver le Bec-en-sabot du Nil. La MWETA nous instruit sur l’importance de la zone humide. Maintenant je vois le lien entre être l’activité de pêcheur, la conservation des oiseaux, le tourisme et le développement communautaire. Je considère désormais Mabamba comme un site humide d’intérêt communautaire. »