Africa
17 Jul 2018

L’environnement de la Lybie: une vue de l’intérieur

Avec un accès difficile et dangereux, l’image que l’on peut avoir de la Libye a tendance à être basée sur les conflits et les crises que l'on voit aux nouvelles. Certains ne s'attendraient pas à ce que la conservation de la nature soit à l'ordre du jour de quiconque, mais elle est bien vivante et ne cesse de croître. Nous obtenons les réactions de deux agents de la conservation de la nature, qui viennent juste de revenir de Libye.

© CEPF Med
By Shaun Hurrell

Awatef Abiadh (tunisien) et Sharif Jbour (jordanien) - chargés de programme en Afrique du Nord pour le premier et au Moyen-orient pour le second, font partie de l’équipe de BirdLife Méditerranée pour le ‘Critical Ecosystem Partnership Fund’ (CEPF, le premier donateur à financer directement une ONG environnementale locale en Libye depuis le Printemps arabe) - viennent juste de revenir d’une visite sur le terrain et l'un des premiers ateliers de conservation consacrés aux ONG en Libye. 

Qu’espériez-vous voir lors votre séjour en Lybie ? Quelles ont été vos premières impressions concernant l’environnement ?

AA: Je n'avais pas visité la Libye depuis début 2014, lorsque j'avais vu des yeux pleins d'espoir et des gens qui voulaient un vrai changement [après le Printemps arabe et la chute de Kadhafi]. Avec les différents conflits et problèmes de sécurité qui ont eu lieu depuis, franchement, je ne savais pas à quoi m'attendre, mais j'étais ravi de pouvoir rencontrer de nouveau les Libyens, leur montrer qu'ils ne sont pas seuls, et comment nous continuons à les soutenir pendant qu'ils fournissent l'énergie qui fait avancer le nouveau mouvement environnemental de la Libye. Vous vous attendriez à ce que l'environnement soit la dernière chose dans l'esprit des gens compte tenu de la situation là-bas, mais je suis très impressionné par l'engagement des gens à vouloir s'occuper de la nature.

SJ: Partout dans les rues de Tripoli [la capitale], il était évident que les déchets et la pollution constituent une nuisance visuelle et physique grave due en partie à la fermeture des décharges principales et au manque d'efforts coordonnés et de mécanismes de financement municipaux pour résoudre ce problème. Mais la Libye a également 1 770 km de côtes et de nombreuses plantes et animaux rares tels que la Tortue d’Egypte Testudo kleinmanni, la Tortue caouanne Caretta caretta, le Faucon sacre Falco cherrug, le Putois marbré Vormela peregusna, la Sterne voyageuse Thalasseus bengalensis et le Sarcelle marbrée Marmaronetta angustirostris.
 

Farwa © CEPF Med

Farwa © CEPF Med

WhQu’avez-vous vu lors de votre visite de terrain d’une des deux Aires Marines Protégées (AMP) de Lybie ?

AA: Durant notre visite à Farwa, une AMP (répertoriée en 2009) et une Zone Clé pour la Biodiversité (ZCB) à 170 km de Tripoli, nous avons trouvé un nouveau nid de Tortues caouannes, près des nids de sternes. De vastes étendues de Posidonie [une plante aquatique endémique à la Méditerranée] poussent également dans le lagon et qui forme des herbiers marins et une nourricerie pour une variété d'espèces de poissons. L'Université de Tripoli, en collaboration avec une ONG locale, Bado, a réalisé un travail de suivi impressionnant des oiseaux et des tortues à Farwa, en partenariat avec l’Autorité Générale pour l’Environnement (EGA) de Libye. Farwa était auparavant une île, mais dans les années 70, l'usine de produits chimiques Abu Kammech y était construite avec un énorme remblai qui formait une connexion terrestre. D'énormes quantités de métaux lourds y ont été déversées et se sont amassés dans le lagon, y compris du mercure, qui affecte les personnes aussi bien que la faune. L'usine a été abandonnée pendant le Printemps arabe, et maintenant l'érosion menace les plages exposées à la Méditerranée, réduisant la surface de la plage utilisée par les tortues. Une espèce envahissante non indigène est aussi présente dans la nourricerie de l’herbier marin: le Crabe bleu qui est en réalité très répandu dans la zone côtière de la Tunisie et de la Libye.

Selon vous, quel est le problème environnemental le plus urgent en Libye en ce moment ? 

SJ: La pollution est une menace majeure, mais principalement dans les villes. Le régime foncier est clairement un problème qui peut entraîner la fragmentation et la détérioration des habitats naturels. Le développement local massif et aléatoire de chalets sur la côte est réellement inquiétant. La Libye a une vaste étendue de littoral méditerranéen magnifique, mais si un tel rythme de développement rapide et insoutenable devait se poursuivre, une grande partie des côtes non développées (et presque vierges) pourraient être détruites dans un avenir très proche.

AA: La situation anarchique actuelle dans le pays signifie que le droit de l'environnement n'est pas respecté et loin d'être mis en œuvre, ce qui se voit dans la construction étendue sur les plages, en particulier dans la ZCB de Karabolly. Des groupes de personnes veulent naturellement séjourner à Farwa pour s'échapper pendant quelques jours, mais ils y laissent toutes leurs ordures. L'année dernière, Bado y a ramassé 7 tonnes de plastique.

© Awatef Abiadh

Farwa © CEPF Med

Le pays est en guerre civile avec des attaques militaires fréquentes et du terrorisme ; comment est-il possible d’y avoir des ONG environnementales ?

SJ: Malgré aucun signe de repos politique à l'horizon, les personnes que nous avons rencontrées sont pleines d'espoir et sont inspirantes. Elles sont dévouées à leurs causes honorables, engagées à poursuivre leurs efforts bénévoles, et travaillent malgré les difficultés politiques et les défis innombrables.

AA: Le Printemps arabe et la chute de Kadhafi signifiaient que les organisations de la société civile pouvaient se former [auparavant, elles étaient interdites]. De nombreux donateurs internationaux n'ont pas investi en Libye pour des raisons de sécurité, mais les rares - dont le premier: le ‘Critical Ecosystem Partnership Fund’ (CEPF) - se sont concentrés sur le développement de la société civile locale.

SJ: Ces organisations ont déclaré que l’engagement de la CEPF et le soutien apporté par notre équipe signifie beaucoup pour eux; c’est quelque chose dont nous sommes très fiers.

Il devait y avoir une atmosphère très animée à l'atelier ?

SJ: Le CEPF a convoqué des représentants de toute la communauté de la conservation de la nature en Libye, ce qui était très motivant. De plus, le niveau de soutien accordé par le gouvernement aux ONG est sans précédent en Afrique du Nord: contrairement à de nombreux pays, le gouvernement considère les ONG comme des partenaires et partage des responsabilités pour résoudre les dilemmes de conservation de la nature dans le pays. Ils peuvent être des acteurs majeurs dans la mise en place de solutions pour atténuer les menaces sur l'environnement.

Le CEPF prépare le terrain pour mettre à profit cette opportunité pour renforcer le rôle des ONG dans le pays, en construisant des alliances nationales pour la conservation de la nature et en établissant un solide partenariat à long terme avec le gouvernement pour la conservation de la nature.

AA: Nous avons des subventions disponibles pour les ONG libyennes locales qui se concentrent sur la conservation côtière et végétale. Les personnes étaient enthousiastes à l'idée de tirer parti de ce que nous avons accompli au cours des cinq dernières années, d’acquérir de nouvelles connaissances grâce à la formation et de fixer des objectifs à long terme.
 

© CEPF Med

 © CEPF Med

Quelle est la proposition de projet la plus inspirante ?

AA: Il ne s'agit pas d'un seul projet venant d'un seul bénéficiaire, ce n'est pas ce que nous faisons ici. L'atelier a catalysé le développement du réseau entre les ONG de conservation de la nature actives en Libye, et la meilleure approche a été développée autour de la ZCB de Karaboli où trois ONG travaillent ensemble.

Tout le monde parle la même langue…

SJ: En fait, l'arabe est la seule langue parlée à travers le pays, avec très peu d'exceptions – les autres langues étaient interdites sous Kadhafi. Le fait que le CEPF diffuse des appels à petites subventions en arabe est très utile. De plus, sans barrière linguistique avec la Jordanie, où la société civile est plus aboutie et où le gouvernement apporte du soutient même aux petites ONG, nous avons également pu y emmener des ONG libyennes pour en apprendre plus.

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© CEPF Med


www.birdlife.org/cepf-med

 

Le Fonds de partenariat pour les écosystèmes critiques (CEPF) est une initiative conjointe de l’Agence Française de Développement (AFD), de Conservation International (CI), de l’Union Européenne, du Fonds pour l’Environnement Mondial (FEM), du gouvernement japonais, de la Fondation John D. et Catherine T. Mac-Arthur et de la Banque mondiale. 
L’un de ses objectifs fondamentaux est que la société civile s’engage dans la conservation de la biodiversité.
 
 
Le CEPF, c’est bien plus qu’un simple financeur :
Une équipe de mise en œuvre régionale (RIT) dévouée (coordinateurs experts de terrain) permettant de financer de toutes petites organisations sur les régions les plus importantes, d’aider à la construction de la société civile et de partager les leçons apprises et les meilleures pratiques. Dans le hotspot du bassin méditerranéen, le RIT est confié à BirdLife International et à ses représentants nationaux, la LPO et DOPPS.